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Témoignages
C’est un plaisir pour moi d ’être
ici aujourd’hui. Pour partager avec vous mes affections,
mes émotions. Ma lecture d ’homme qui vit
près du VIH/SIDA depuis une douzaine d’années.
Ombres et lumières sous le signe de
l’équilibre. Des lumières réchauffantes,
des ombres rafraîchissantes. Des ombres paralysantes,
des lumières brûlantes. Des noirceurs qui portent
ombrages, des ombres qui font apprécier la lumière.
Les ombres de la mort, les lumières de la vie. La lumière
dans la mort, les ombres dans la vie.
À travers ces ombres et ces lumières:
les visages du SIDA, les visages d ’hier, les visages
d ’aujourd’hui
Le sida d’hier
Le sida des pertes, de la déchirure
du corps, le sida de la peur devant l’inévitable,
l’incontournable, le sida de la route droite sans alternative,
le sida de la honte, du rejet, de l’accusation sociale.
C’était le temps où l’espérance
de vie des personnes atteintes se situaient entre deux semaines
et deux ans.
Le sida de l’urgence
L’urgence d’apprendre à
vivre intensément, activement, dignement le peu de
temps qui était prêté pour vivre. L’urgence
de faire des adieux à des parents, des frères,
des sœurs qu’on avait perdus de vue depuis longtemps.
L’urgence de dire au revoir à
des amants, des conjoints, des amis souvent aux prises avec
la même réalité. L’urgence de se
réconcilier avec les nombreuses déchirures de
la vie. L’urgence de dénouer les revers et les
travers de la vie.
L’urgence de se consoler des pertes
d’êtres chers car nous étions interpellés
par d’autres qui prendraient le rang de la vie qui conduit
à la mort. L’urgence de prendre le temps de mourir
dignement même avant d ’avoir vécu
suffisamment. L’urgence d’adopter des moyens de
prévention, de trouver des médicaments, d’adapter
des soins de santé.
C’est à travers ce sida du mourir
que des dizaines de travailleurs et travailleuses des groupes
communautaires, que des milliers de bénévoles
se sont apprivoisés à la réalité
du sida. C ’est à travers ces visages du
sida de l’urgence, du sida de la mort que se sont construits
progressivement les visages du sida de la vie, les visages
du sida d’aujourd’hui.
Le sida d’aujourd’hui
Le sida de la vie, un sida qui fait sa vie
dans la société du vingt et unième siècle.
Un sida encore fait d’ombres et de lumières.
Un sida dont les visages ne sont pas moins nombreux.
Ce qui était apparent est souvent
devenu invisible caché dans des intérieurs tiraillés
entre le goût intense de vivre et un mourir éventuel.
C’est le visage des survivants d’une mort appréhendée
trop tôt qui recherchent de nouvelles raisons de vivre.
C’est le visage de toxicomanes enchevêtrés
dans leur dépendance pour qui le VIH est venu s’ajouter
à une vie déjà désorganisée.
C’est le sida de la prévention
en train de se réinventer mariant condom et seringues
stériles avec estime de soi, force de caractère
et dialogue. C’est le sida qu’on ne croyait pas
pour nous et qui entre dans nos vies sournoisement sans crier
gare. C’est le visage d’adolescents et de jeunes
adultes s’infectant en croyant que la pilule du lendemain
est déjà à nos portes.
C’est le visage de bénévoles
qui disparaissent parce que leur raison d’être
était d’accompagner des vies qui s’éteignaient
trop rapidement. Ce sont les figures vieillies de quelques
travailleurs et travailleuses anciens qui ont vécu
un passé de pertes et de deuils successifs et qui font
toujours le présent.
Ce sont les visages des nouvelles recrues
qui prennent leur place, qui découvrent, qui luttent,
se battent et se placent. C ’est le temps des remises
en question, des changements, des évolutions, des transformations,
c’est le temps du VIH qui marque la vie.
C’est le sida d’hommes et de
femmes fermés sur leur silence, incapable de dire à
leur père et mère, fils et fille, amis et amies
: je vis avec le VIH. C’est le visage de femmes de plus
en plus nombreuses qui vivent isolées avec leur sida
de femmes.
C’est le sida des visages émaciés
et des muscles fondants ravagés par la lipodystrophie.
C’est aussi le sida de la co-infection : VIH et hépatite
C.
C’est souvent le visage d’hommes
et de femmes vivant dans des pauvretés économique,
sociale et affective. C’est le sida de la nourriture
médicamenteuse enrobée d’effets secondaires
pernicieux. C’est le VIH de ceux et celles qui passent
des tests et qui, à chaque fois, attendent le résultat
dans la crainte et l’angoisse.
Ce sont des personnes atteintes pas toujours
traitées par des professionnels qui ont suffisamment
de connaissances et de compétences. C’est encore
et aussi le sida de la mort parce qu’on meurt toujours
du sida. C’est le sida d ’une société
qui se sent de moins en moins concernée et qui a de
moins en moins peur.
Quelles routes nous restent-ils à
construire pour que les ombres ne soient que des ombres bienfaisantes
et que les lumières ne soient que des lumières
éclairantes? LUTTER À CHAQUE JOUR POUR AGIR
NOTRE RÊVE DE VOIR DISPARAÎTRE LE VIH/SIDA
Jacques Gélinas, Décembre 2000
Mise à jour : Juin 2005
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